Peter Liechti

Le documentaire de cinéma – le documentaire de télévision


Nous réalisons nos films dans un certain climat de travail. Par conséquent, je dois soulever une polémique avant d'entreprendre la discussion sur le sujet «documentaire de cinéma/ documentaire de télévision «.

La première question est la suivante: quelles sont les exigences et les attentes que je souhaite satisfaire avec mes films? Je répondrai sans hésiter: tout d'abord les miennes!

Mais quelles sont mes exigences et mes attentes? Il convient d'entrer dans les détails: la réalisation d'un film correspond toujours à une certaine phase de ma vie. Et comme je ne veux pas m'ennuyer pendant ces périodes, je me fixe des objectifs les plus passionnants possible. La vie met mes propres facultés à l'épreuve, et j'essaie de leur rendre justice avec mes films. Puisque je ne souhaite pas passer ma vie dans un état de somnolence, je garde les yeux ouverts et ce qui se révèle à moi, ce sont les sujets que je dois trader. Et lorsque mon regard se tourne vers l'intérieur, il s'agit d'y être particulièrement attentif.

Mais que signifient les mots «passionnant», «intéressant», «plein de défis»?

Je pense que la seule manière de vivre des expériences passionnantes et de mener une vie captivante est de se laisser entraîner, par les risques, par ce qui est inconnu et nouveau au sens le plus large du terme, par les autres et – avec le plus d'honnêteté possible- par nous-mêmes. On pourrait dire exactement la même chose de notre travail, qu'il s'agisse de télévision ou de cinéma: nous faisons un bon travail uniquement lorsque nous nous laissons totalement prendre au jeu, lorsque nous abordons notre sujet avec curiosité et sommes prêts à prendre des risques.

«Nous voulions expérimenter une sorte d'esthétique de l'échec, c'est-à-dire une esthétique de l'inaptitude et du vouloir. C'est une forme d'esthétique très douloureuse, très cruelle, car c'est une esthétique de l'embarras, de la honte et de la renonciation. Mais comme il s'agit en fait de provoquer une émotion chez le spectateur, de le toucher, cette honte et cet embarras constituent une sorte d'émotion et de jeu».

«Nous ne voulons pas de films faux, lisses, sans âme et artificiels, nous voulons des films authentiques, rudes et vivants ... la seule manière de renforcer le cinéma allemand est de renforcer les cinéastes. Nous nous opposons à la peur: la peur des mauvais audimats et de l'échec commercial.. .»

La première citation date des années 60 (Oswald Wiener, écrivain et théoricien du «Groupe de Vienne»), la seconde date de 2005 («Ludwigshafener Position», signée par 22 cinéastes allemands, dont Peter Lilienthal, Fred Kelemen, Hanna Schygulla ... ). Je n'ai malheureusement rien trouvé de semblable en Suisse, du moins au cours des dernières années. Au contraire, ici on encourage haut et fort la mentalité «discount» et best-seller: moins de produits, plus d'exigences, coup de balai dans le paysage cinématographique... est-ce que des listes quotidiennes de classement en matière de quotas et de popularité renforcent vraiment les «artistes du cinéma» ? N'est-il pas déjà suspect d'utiliser le mot «artiste» pour parler de cinéma et de télévision, alors que l'œuvre est devenue le produit et l'objectif du marché. Pouvons/voulons-nous encore nous permettre de faire des expériences, de prendre des risques, d'emprunter des mauvais chemins etc. alors que la conception de la culture même de la culture subventionnée – repose uniquement sur le succès et l'exploitation ?

Comme dans chaque supermarché, le nombre de ventes est devenu le premier critère de succès dans le domaine de la culture. Est-ce que la «qualité» a encore une chance ? N'est-elle pas justement un frein puisqu'elle exige du temps? Du temps et de l'approfondissement.

Où est passé le calme qui permet de créer en toute tranquillité?


Je me suis apparemment éloigné du sujet pour atterrir sur le marché, mais il se trouve que j'atterris automatiquement sur le marché lorsque je traite des nouveaux critères pour les mesures d'encouragement du cinéma. On n'a jamais développé et publié avec autant de zèle un si grand nombre de statistiques, de classements, de tableaux d'efficacité et de comparaison. Jamais auparavant ne nous a-t-on accordé autant d'attention comme le font aujourd'hui les chantres de l'optimisation. Le cinéma suisse peut-il vraiment être «assaini» comme l'UBS ou Novartis ? Jamais auparavant n'a-t-on autant insisté sur la création nationale (conséquences de la Coupe du monde de football?). Peut-être que les prochaines journées de Soleure s'ouvriront sur l'hymne national.

Je ne réalise pas des films pour plaire au plus grand nombre possible de personnes. Et je tiens à cette «arrogance» car je suis convaincu que seul ce qui m'est propre peut également intéresser à long terme les autres – le public au sens le plus large du terme, même à l'étranger. «Moi – radicalement subjectif» : c'est le titre d'un séminaire qui aura lieu à la HES-SO à Lausanne au cours du semestre prochain. Merci ! Si l'on continue à pousser les cinéastes subventionnés par les fonds publics voués à la culture à servir uniquement le marché et la demande, je ne reconnaîtrai plus mon devoir de créateur de culture et de professeur de cinéma, et encore moins le devoir d'un office de culture. Ce n'est peut-être pas seulement lié à ma naïveté, qui me pousse à refouler les liens réels qui existent entre l'économie et le cinéma. Peut-être avons-nous effectivement besoin de films «plus radicaux» et d'un terrain propice à ce genre de films.


Étant donné qu'on m'a invité à parler des différentes formes de perception et d'approche en ce qui concerne les documentaires de cinéma et de télévision, je ne peux le faire qu'en adoptant cette positon. Jusqu'à présent, mon expérience est en réalité assez exclusive: mon grand amour reste le cinéma, même si cet amour ne m'a pas toujours été rendu. Je me suis tourné vers la télévision davantage par obligation envers le Pacte que par enthousiasme pour ce média, mais les expériences que j'ai faites avec les rédactions étaient presque toutes constructives. Je dois remercier tout particulièrement certaines rédactions ; il faut du courage et une conviction personnelle pour qu'un rédacteur de musique baisse consciemment ses objectifs de quotas annuels en co-produisant un film «difficile». Je suis également surpris par le fait que des cinéastes qui sont vraiment prêts à prendre dés risques, comme par exemple Thomas Imbach, ont toujours trouvé un soutien non pas auprès de l'Office fédéral de la culture mais auprès de la télévision.

Comme je l'ai dit, je n'arriverai pas à parler davantage des conditions de production d'un documentaire sans évoquer directement le marché. Les «différences dans le développement de projets, la production et la réception entre les documentaires de télévision et les documentaires de cinéma» ne peuvent pas être abordées sans parler d'emblée de la question de l'exploitation : à cet égard, le cinéma et la télévision sont dans le même bateau. Mais la manière de concevoir les différences entre les deux médias est de nature subjective, même si je pense que la plupart de mes collègues, qui ont un contact unilatéral comparable avec les médias, vivent des expériences similaires. Deux exemples récents :

1. Le marché. Brève scène dans le bureau d'un vendeur international, où je présente mon nouveau projet HARDCORE CHAMBERMUSIC: «... mais pas du jazz, quand-même?» demande la directrice avec inquiétude. Puis elle regarde le générique – sur un minuscule écran reflétant le soleil éblouissant – avec sa secrétaire, qui se lève après 20 secondes et remarque sur un ton irrité «et en plus des Suisses!». La directrice patente encore jusqu'au titre, puis elle me lance un regard maternel et me dit, non sans pitié dans la voix: «mais à qui pourrais-je bien vendre ça?». Elle rajoute qu'elle aime bien mes films – vraiment!- mais que la télévision est un marché très dur...

2. La différence. Lors de l'achat final de ce même film pour la télévision, on m'a dit: «beau film, mais dans l'ensemble trop exigeant, trop peu explicite». La direction du festival de Locarno, quant à elle, a déclaré: «beau film (c'est heureusement l'avis des deux), mais parfois un peu conventionnel...».

Ce sont là les contraintes auxquelles les vendeurs et les intermédiaires doivent faire face et dont on parlera sûrement toujours à nouveau en évoquant nos conditions de travail, le choix des sujets, les différentes exigences et l'autocensure.


Et quel est mon propre comportement en tant que spectateur/consommateur? Suis-je vraiment si différent du public anonyme, qui m'a déjà si souvent «déçu» ?

J'allume le téléviseur pour tout oublier ; au cinéma, j'oublie tout pour entrer de plein pied dans le film. J'espère faire figure d'exception ... sinon, on en conclurait que la télévision est faite pour les gens fatigués et le cinéma pour les gens réceptifs.

La télévision me fait très vite perdre patience car je sais qu'il y a encore 70 autres chaînes qui «m'attendent». Par ailleurs, je rate souvent le début d'une émission car je ne lis pas le guide des programmes. C'est peut-être parce que tout se passe au même endroit, sur l'écran. Je n'ai pas besoin de planifier, je peux décider spontanément. Mais je me perds dans la jungle des chaînes et des programmes. D'ailleurs, peu importe que j'allume ou non la télévision; je paie de toute façon la redevance... En revanche, j'arrive à l'heure au cinéma (rendez-vous avec d'autres personnes), je me déplace, me prépare à ce qui vient/ce que je vais voir – et je dois acheter un billet. Après la séance, je devrai parler du film (rendez-vous avec d'autres personnes), mettre en avant mon opinion sur ce que j'ai vu (mais peut-être que les téléspectateurs le font aussi ... ) – et je connais le métier.

La télévision est comparativement jeune et très dynamique. Les films doivent venir au fait le plus rapidement possible (le zapping !) et doivent donc être simplifiés. La télévision doit être claire et explicite, sans quoi on ne la voit ni ne l'entend. Cet aspect tapageur influence l'esthétique de tous les autres médias visuels et les attentes par rapport au cinéma. En effet, les gens regardent beaucoup plus la télévision qu'ils ne vont au cinéma ; ils passent ainsi par une école visuelle très particulière. Or, la télévision est soumise à des conditions très différentes que le cinéma, et c'est là le paradoxe: les gens apprennent à voir avec le petit écran, puis sont lâchés dans les cinémas. Le programme de télévision moyen a le charme doucereux d'une présentatrice de météo. Le cinéma doit toujours plus s'adapter à cette esthétique bavarde anesthésiante et consensuelle s'il veut survivre sur le plan commercial et (re)conquérir les spectateurs. Le marché a par ailleurs redécouvert que le cinéma peut créer l'événement, développer des modes et donc concurrencer la télévision sur ce plan. Résultat: les deux médias sont devenus encore plus bruyants.

Je pense que les propos généraux que j'ai tenus sur le «cinéma» s'appliquent aux deux catégories, qu'il s'agisse de fiction ou de documentaire: la priorité à la narration, la tendance à trop expliciter, à simplifier des sujets complexes, à ressembler plus à des magazines qu'à des oeuvres d'art, à afficher moins de «caractère» et plus de spectacle, à éliminer tout ce qui est encombrant. .. Je m'appuie sur des lieux communs, même si j'imagine que certains me contrediront.y


On pourrait également spéculer quant à l'influence de l'évolution technique sur la télévision de l'avenir, qui est disponible sur des écrans de taille très différente: l'écran sur le portable ou le cinéma à domicile avec le système à son multicanal. Les agrandissements massifs (projecteur) et l'amélioration technique (HO) de l'image auront-ils des incidences sur les exigences des spectateurs en matière de qualité ? Cela rapproche-t-il le cinéma et la télévision, développent-ils un langage similaire, des structures de marché harmonisées et des conditions de production comparables ?

L'avenir appartient-il donc à ceux qui cherchent à rapprocher les deux médias ou aux spécialistes qui séparent de plus en plus la télévision du cinéma?

Mais que souhaitons-nous? 


En conclusion, voici une liste – une petite liste de souhaits :

Peter Liechti, août 2006 (texte pour une rencontre de l'ARF).

Source: www.peterliechti.ch / avec l'autorisation de P.L.


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